La logique économique de la croissance est une impasse destructrice des ressources de la planète. Depuis quelques années, Serge Latouche défriche les alternatives dont nous avons besoin.
Serge Latouche, économiste enseignant à Paris-XI, est un des défenseurs actuels les plus connus de la perspective de la décroissance soutenable.
Reconnu pour ses travaux en anthropologie économique, Serge Latouche développe une théorie très critique envers l’orthodoxie économique et défend l’après-développement.
Ses travaux remettent en cause les notions de rationalité et d’efficacité économiques.
Pour une société de décroissance (Extraits)
Le 14 février 2002, à Silver Spring, devant les responsables américains de la météorologie, M. George W. Bush déclarait : « Parce qu’elle est la clef du progrès environnemental, parce qu’elle fournit les ressources permettant d’investir dans les technologies propres, la croissance est la solution, non le problème. (2) » Dans le fond, cette position est largement partagée par la gauche, y compris par de nombreux altermondialistes qui considèrent que la croissance est aussi la solution du problème social en créant des emplois et en favorisant une répartition plus équitable. (…)
Après quelques décennies de gaspillage frénétique, il semble que nous soyons entrés dans la zone des tempêtes au propre et au figuré… Le dérèglement climatique s’accompagne des guerres du pétrole, qui seront suivis de guerres de l’eau (5), mais aussi de possibles pandémies, de disparitions d’espèces végétales et animales essentielles du fait de catastrophes biogénétiques prévisibles.
Dans ces conditions, la société de croissance n’est ni soutenable ni souhaitable. Il est donc urgent de penser une société de « décroissance » si possible sereine et conviviale.
Si l’on prend comme indice du « poids » environnemental de notre mode de vie l’« empreinte » écologique de celui-ci en superficie terrestre nécessaire, on obtient des résultats insoutenables tant du point de vue de l’équité dans les droits de tirage sur la nature que du point de vue de la capacité de régénération de la biosphère. Un citoyen des Etats-Unis consomme en moyenne 9,6 hectares, un Canadien 7,2, un Européen moyen 4,5. On est donc très loin de l’égalité planétaire, et plus encore d’un mode de civilisation durable qui nécessiterait de se limiter à 1,4 hectare, en admettant que la population actuelle reste stable. (…)
La société de croissance n’est pas souhaitable pour au moins trois raisons : elle engendre une montée des inégalités et des injustices, elle crée un bien-être largement illusoire ; elle ne suscite pas pour les « nantis » eux-mêmes une société conviviale, mais une anti-société malade de sa richesse. (…)
Une politique de décroissance pourrait consister d’abord à réduire voire à supprimer le poids sur l’environnement des charges qui n’apportent aucune satisfaction. La remise en question du volume considérable des déplacements d’hommes et de marchandises sur la planète, avec l’impact négatif correspondant (donc une « relocalisation » de l’économie) ; celle non moins considérable de la publicité tapageuse et souvent néfaste ; celle enfin de l’obsolescence accélérée des produits et des appareils jetables sans autre justification que de faire tourner toujours plus vite la mégamachine infernale : autant de réserves importantes de décroissance dans la consommation matérielle. (…)
Pour concevoir la société de décroissance sereine et y accéder, il faut littéralement sortir de l’économie. Cela signifie remettre en cause sa domination sur le reste de la vie, en théorie et en pratique, mais surtout dans nos têtes. Une réduction massive du temps de travail imposé pour assurer à tous un emploi satisfaisant est une condition préalable.
Sur le net
Sur le site belge A contre courant, une Interview de Serge Latouche, sur son parcours intellectuel et ses travaux.
Décroissance.info : débat entre Hubert Védrine et Serge Latouche sur le développement durable
ouvrages
Le Pari de la décroissance
Le terme » décroissance » sonne comme un défi ou une provocation, même si nous savons bien qu’une croissance infinie est incompatible avec une planète finie. L’objet de cet ouvrage est de montrer que si un changement radical est une nécessité absolue, le choix volontaire d’une société de décroissance est un pari qui vaut la peine d’être tenté pour éviter un recul brutal et dramatique.
Il s’agit donc d’une proposition nécessaire pour rouvrir l’espace de l’inventivité et de la créativité de l’imaginaire bloqué par le totalitarisme économiciste, développementiste et progressiste. Bien évidemment, elle ne vise pas au renversement caricatural qui consisterait à prôner la décroissance pour la décroissance.
Celle-ci n’est envisageable que dans une » société de décroissance « , c’est-à-dire dans le cadre d’un système reposant sur une autre logique. Reste le plus difficile : comment construire une société soutenable, y compris au Sud ? Il faut en expliciter les diverses étapes : changer de valeurs et de concepts, changer de structures, relocaliser l’économie et la vie, revoir nos modes d’usage des produits, répondre au défi spécifique des pays du Sud. Enfin, il faut assurer la transition de notre société de croissance à la société de décroissance par les mesures appropriées.
La décroissance est un enjeu politique, et il est d’ores et déjà certain qu’elle ne sera pas absente du débat électoral de 2007.
Survivre au développement
Social, humain, local, durable… Le développement a récemment revêtu des » habits neufs » qui satisfont les critères des organisations internationales telles que la Banque mondiale et le Fonds monétaire international.
Mais la logique économique est restée la même, et le modèle de développement conforme à l’orthodoxie néolibérale. Or le développementisme repose sur des croyances eschatologiques en une prospérité matérielle possible pour tous – que l’on sait dommageable et insoutenable pour la planète.
Il faut donc remettre en cause les notions de croissance, de pauvreté, de besoins fondamentaux, et déconstruire notre imaginaire économique, ce qui affecte l’occidentalisation et la mondialisation.
Certes, il ne s’agit pas de proposer un impossible retour en arrière, mais de penser les formes d’une alternative au développement : notamment la décroissance conviviale et le localisme.
Décoloniser l’Imaginaire
Promettre la richesse en produisant de la pauvreté est absurde. Le modèle occidental de développement est arrivé à un stade critique.
Ses effets négatifs sur la plus grande partie de l’humanité et sur l’environnement sont évidents. Il est nécessaire de le freiner, de le ralentir, voire de l’arrêter avant que des luttes, des cataclysmes ou des guerres ne se déclenchent.
Partout dans le monde apparaissent les îlots d’une nouvelle pensée créative qui aspire à une vie sociale et économique plus équilibrée et plus juste. Cette critique du développement bouscule nos certitudes et remet en question la pensée et la pratique économiques de l’Occident