La Rupture systémique ne se fera pas du haut de la Tour de Babel ! (Samba Nd. Diallo)

La Rupture systémique ne se fera pas du haut de la Tour de Babel !

« Quand j’étais jeune, je demandais plus aux gens qu’ils ne pouvaient donner : une amitié éternelle, des sentiments sans fin. Maintenant, je sais qu’il faut leur demander moins qu’ils ne peuvent donner : une simple compagnie. » (Albert Camus)

« – Pierre : Blaise, dis-moi ce que tu voudrais que Thomas fasse pour assainir vos relations ! Je le lui dirai et il le fera, car c’est ce qu’il m’ demandé de te dire…

– Blaise : Il te dira « oui » et il fera autre chose.

Je compris que c’était vraiment gâté… Thomas venait de me dire pourtant s’être entretenu avec le Président Omar Bongo, auquel il avait confié que si Blaise voulait le Pouvoir, il allait le lui donner. »

Ainsi se souvient Pierre Ouédraogo dans un documentaire, un ancien proche des deux amis et frères d’arme, devenus antagonistes à l’exercice du Pouvoir. Il s’agissait de Thomas Sankara ancien Président du Faso et de son Second, Blaise Compaoré qui lui succéda par un coup d’Etat sanglant dans l’après-midi du jeudi 15 octobre 1987.

Abdou Diouf, lui, ancien Président du Sénégal, écrit dans son livre Mémoire en page 63 : « […] En tant que gouverneur de région, j’avais une audience mensuelle avec Mamadou Dia, président du Conseil, pour lui rendre compte de mes activités et prendre des instructions. Au cours de ces séances de travail, on ne parlait que des questions d’administration territoriale et de développement ; jamais de politique partisane. A l’occasion d’une séance, et après cette fameuse tournée au cours de laquelle naquit mon inquiétude quant aux relations des deux hommes à la tête du pays, je pris mon courage à deux mains pour m’en ouvrir à Dia : « Nous sommes très inquiets car nous entendons les rumeurs d’un divorce entre le président Senghor et vous. »

Il me dit : « Abdou, n’écoute pas les rumeurs. Il y a des gens qui veulent briser une amitié vieille de dix-sept ans et nous ne nous laisserons pas faire. Senghor et moi, nous sommes ensemble depuis dix-sept ans. Je vous assure que personne ne peut nous séparer. »

Dans les deux histoires, c’est l’amitié qui est mise à l’épreuve par l’exercice du Pouvoir politique. Chaque fois, on l’aura constaté, il y a toujours un des protagonistes qui ne veut pas ouvrir les yeux ou qui fait semblant de les fermer. Ce dernier ne constate jamais que les choses ne sont plus ce qu’elles étaient. Il ne voit jamais que le pourrissement des relations vient des partisans, de part et d’autre. Il ne se doute jamais non plus, qu’il est seul ou mal entouré. Et le jour où ils s’apercevront tous les deux que les intérêts sont divergents de façon irréversible, il sera trop tard. Puis, les faucons et les colombes vont désigner et vouloir la même chose en même temps. On se sera éloigné de l’essentiel sans s’en apercevoir. Le temps de se ressaisir sera celui d’évaluer les dommages. Parce que tout le monde ne peut pas se revêtir de la froideur de l’Etat à la place de son Chef pour décider, pour anticiper…

Bien entendu, les contextes diffèrent bien de ce qu’il se passe chez nous. Les hommes aussi sont différents quand bien même, ils mènent la même Révolution, ou presque. Ici, ils s’appellent Bassirou Diomaye, Président de la République et Ousmane Sonko, Premier ministre. Ils ont mené la Révolution avec leur organisation et la majorité silencieuse du Peuple, sous le concept du « Jub Jubël Jubënti » tiré de la langue la mieux parlée du pays. Ils y sont arrivés. Ils ne se sont accommodés d’aucun lobby ; ni clérical ni affairiste. C’est un appel aux vertus de Rectitude comportementale, de Droiture dans la pratique et à la Rectification (à ne pas confondre avec celle de Blaise Compaoré), des errements dont il est question. C’est d’une rupture systémique dont ils nous parlent. C’est pourquoi, il est important préalablement de savoir de quoi il s’agit.

Celui qui arrête de prendre l’ombre pour la proie pose un acte de rupture. Cette élémentarité va résoudre un problème lexical enfin, pour ceux qui en ont. Ce peut être aussi, précisément, arrêter de boire son café, le même, tous les matins à la même heure. Pourtant, cela n’est jamais une chose aussi anodine qu’il ne paraît, car dans le sens large ou politique du terme, il s’agit de révolutionner, de bouleverser, de changer fondamentalement les choses et les esprits. Parce que les méthodes par lesquelles arrive la Révolution (la rupture systémique), viennent des esprits et de nulle part ailleurs. La faire survenir est une chose, la maintenir intacte et pérenne en est une autre. La seule méthode connue pour y arriver, c’est la rigueur. C’est avec elle que la discipline organise les esprits. C’est avec elle que ce grand pays du Levant a dominé le monde. Il l’a fait derrière une organisation politique emblématique, unique dans l’organisation des forces et des idées fortes : le Parti Communiste chinois !

Dans cette organisation, il s’agit de « faire régner une discipline rigoureuse et sanctionner toute infraction à la discipline, à corriger les moindres fautes dès leur manifestation et à étouffer le mal dans l’œuf, une critique sera envisagée ou une sanction disciplinaire sera prononcée à l’égard des fautifs selon la nature des erreurs commises et la gravité des cas ».

Avant d’arriver à cette police des comportements, il faudrait d’abord s’arrêter sur les exigences de cette Révolution pacifique (la nôtre), faite au moyen de méthodes démocratiques. En disposant d’une légitimité populaire et d’une majorité parlementaire, il faudrait sans attendre, bouleverser la Loi fondamentale ainsi que toutes les lois y découlant surtout celles qui datent des « années soixante » dont l’incongruité frappe à vue d’œil  les plus malvoyants et qui  peuvent entraver la Révolution ou en ralentir le fonctionnement.

Dans une démocratie, il ne doit pas y avoir de « Pouvoir judiciaire ». Le Pouvoir doit découler du Peuple et de nulle part ailleurs. Et c’est ce dernier qui doit, de son Pouvoir, déléguer à la Justice une « autorité judiciaire » de pouvoir faire ou défaire, pas le contraire ! Il est dommage que la seule fois où cette normalité est ressentie dans la République, c’est lorsqu’elle condamne ou acquitte en son nom. Pour le reste, elle se comporte en Maître absolu des circonstances et des destinées. Ce qui est une grosse facétie indigeste !  

Il ne peut y avoir non plus, de caste exempte d’expiation de ses fautes ; qui se contrôle, s’évalue, s’affaire pour sa carrière, se juge toute seule et à la fois. Et, finalement, qui se dote du pouvoir d’inhiber le Pouvoir du peuple, en lui empêchant par exemple, d’élire celui qu’il s’est choisi, par des décisions tirées par les cheveux… Cela n’arrive que dans une démocratie organisée avec des règles sournoises et partisanes !

C’est le moment où jamais de rompre avec la rigidité conservatrice hostile au changement. L’heure est donc arrivée de comprendre que l’on ne défait pas un système ni avec les mêmes règles de gouvernance qui l’ont généré ni avec ceux qui les ont faites. C’est pourquoi, il faut bannir la frilosité dans la prise de décisions fortes pour révolutionner. Il faut se départir des vieilles et mauvaises habitudes et, surtout, de la peur du changement. C’est cela l’objet d’une révolution, violente ou pacifique : renverser, changer, réorienter, etc. Le corporatisme, le privilège de juridiction ou toute autre cynisme réglementaire qui mettrait une catégorie, quelle qu’elle soit, au-dessus de la Loi, ne devraient pas survivre à cette réforme. Parce que manquer le rendez-vous de la refondation totale, c’est rater le train de la Révolution, de l’Histoire en quelque sorte. Il est de la responsabilité intrinsèque du Président de la République de réunir les conditions pour y arriver, par tous les moyens nécessaires !

C’est à ce moment et uniquement à ce moment, que l’on arrivera à sectionner les tentacules du système solidement ancrés dans la quasi-totalité de l’Administration. Le manquement à ce devoir va entretenir les résistances observées chaque fois qu’un pas vers la réforme sera franchi.

Ensuite, il faudra veiller à la pérennité de l’homogénéité du groupe, à tous les prix. Pour contextualiser, nous allons revenir à la nécessité de réussir préalablement la transformation. C’est un changement notoire au niveau individuel et organisationnel. Il ne s’agira pas cette fois-ci d’amitié ou d’un sentiment similaire, mais de la froideur du  révolutionnaire. Cela permettra de faire développer et d’asseoir un leadership dans chaque groupe à la base. Or, dans le contexte actuel de la Révolution, il semble que cette forme organisationnelle capitale n’en est même pas encore à ses balbutiements. C’est pourquoi, les changements opérationnels ne sont encore impulsés et portés que par le seul leader, Ousmane Sonko, épicentre de la force légitime. A ce rythme, il sera exposé naturellement au danger de l’usure humaine. Or, la Révolution ne peut être dirigée par des enfants illégitimes aux mains frêles et sales.

S’y ajoute que la discipline rigoureuse n’est ni généralisée ni adoptée par le groupe dans son ensemble. Tout le monde peut communiquer sur des sujets qui engagent une grande masse sans concertation avec le niveau central. Les conflits vont survenir d’abord de l’inadaptation des décisions annoncées dans ces circonstances. Ensuite, de la contestation naîtra l’effritement du leadership voire son dédoublement au profit de ceux qui ne ratent jamais l’occasion de diviser pour s’installer et pour mieux régner… Parce que la permanence des méthodes dans l’opposition, à la conquête du Pouvoir, ne s’accommode pas de sa conservation. Le lien entre la majorité parlementaire, le Parti et l’Exécutif (le Président de la République et le Premier ministre), n’est pas politiquement ombilical. Cette disparité non contenue va à terme, créer les conditions objectives d’une dislocation, avec une sorte de « suite arithmétique » de conflits non ou mal résolus.

C’est pourquoi, il est une urgence impérieuse de se ressaisir pour épouser sans attendre les exigences de la Révolution. Il faudrait que le Parti et sa vision soient à l’origine de la gouvernance, car en écoutant certains ministres, on a comme l’impression qu’ils déroulent des programmes individuels qui ne sont lus nulle part voire qui tombent du ciel.

La rupture systémique en définitive et au regard de ce qui précède, traîne le pas. Elle est alourdie par le détail et la prise en compte quotidienne d’éléments non essentiels. Elle est souillée par les querelles intestines, puériles et l’atomisation dont parlait le Premier ministre. Les mêmes causes continuent de produire les mêmes effets à tous les niveaux de la gouvernance. Les mêmes pratiques, du fait des règles quasi immuables qui les agréent et qui demeurent intactes, continuent de plus belle et sont perpétuées par ceux qui en usent, en abusent. Beaucoup parmi les personnes choisies pour conduire le changement n’y ont pas été préparées ou alors, elles ont choisi volontairement la continuité par commodité paresseuse. Elles se sont déjà façonnées, en sus de l’embourgeoisement, une protection mutuelle les uns les autres. C’est une protection faite de silence sur les secrets et vices pernicieux (aux antipodes de la rupture systémique), des uns et des autres. Or, c’est cela la quintessence du système que la Révolution était censée anéantir. Le bouleversement ne sera pas de trop pour ces personnes, sans quoi, beaucoup monteront sur la Tour et peu en descendront.

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