Le matin, une fois au bureau, je lis la chronique de Mamadou Sy Albert. Quel brillant et fertile esprit, me dis-je après chaque lecture ! Puis, entre une tasse de café et un coup d’œil sur ma messagerie, je vérifie ici ou là, si le doyen Fadel Dia a écrit quelque somptueuse analyse sociétale ou géopolitique dont la dernière, « Les dits de Trump », me demeure encore dans l’intellect et me régale toujours. Les récents évènements avec l’enlèvement par les Etats Unis du président du Vénézuéla, Nicholas Maduro, lui donnent amplement raison. Et dire qu’à Donald Trump dont on dit toujours sobre, il n’est pas encore arrivé l’idée de s’enivrer ! Parce que Fadel, à la fin de son article, s’est demandé ce qu’il arriverait aux Etats Unis et au monde, s’il venait un jour l’idée à Donald Trump de s’enivrer… Adolf Hitler aussi, dit-on, était sobre !

Ensuite, il y a Diagne Roland et Jean Marie Sène qui ensoleillent ma journée avec leurs idées lumière. Au bout du compte il y a, quelques fois, les plumes parlantes de Lamine Aysa Fall ou de Ibrahima Hanne…
En ce qui concerne mon ouïe et ma santé mentale, je les entretiens en évitant soigneusement les vociférations de certains piailleurs scélérats, y compris ceux qui ont proclamé à la Télévision nationale la victoire d’Ablaye Wade à l’élection présidentielle de 2012, pendant qu’il était battu à plate couture. Et ils en étaient bien conscients. Ils ne sont que malades de la haine contre leur propre pays et son Premier ministre. C’est pour mon hygiène personnelle, comme disait l’autre. Ce sera aussi mon option, en attendant qu’ils soient trainés un jour ou l’autre, tôt ou tard, de gré ou de force devant le divan du Psy, pour qu’ils s’y installent, leur détresse valétudinaire avec. Puis, on verra !
Le soir, je prends mon mal en patience en passant dans les bouchons entre 40 et 45 minutes pour atteindre l’autoroute, partant juste du bout du boulevard de la République. C’est une distance que l’on parcourt normalement en deux ou trois minutes. Mais, il se trouve que ceux qui ont construit ce train à 1000 milliards, comme roulant sur de l’or, n’ont pas pensé à une passerelle ou à un petit tunnel, afin que les passagers atteignent la gare sans anicroche. Cela aurait pu éviter que l’on ait tous les soirs des embouteillages d’un kilomètre et demi sur les trois boulevards qui se joignent au rond-point de la gare, du haut duquel trônent Dupont et Demba. Les passagers, pour accéder à la gare, mènent la vie dure aux agents de la police qui les aident à traverser la chaussée, mettant en mode attente la circulation des véhicules pendant de longs moments.
Voila ! pour résumer un petit peu du trin-trin quotidien, avant d’embrasser le sujet et rappeler mon propos dans un précédent article. C’est-à-dire que nous sommes un pays d’excès et de paradoxe, ce qui choque doit sûrement se trouver entre les deux, ou pas du tout. Une digression, en quelque sorte…
Pourtant, ce qui devrait choquer, à plus d’un titre, c’est l’endettement abyssal et exécrable de notre pays, provoqué par le régime précédent. Il a été démontré par les instances habilitées du pays notamment, l’Inspection générale des Finances et la Cour des Compte, qu’une dette d’environ cinq mille milliards de Francs CFA a été contractée en notre nom en dehors des circuits normaux, légaux et réguliers. C’est une délinquance financière, ni plus ni moins. Cette forfaiture a été appelée « Dette cachée ». Cela ressemble fort à une pudeur de sémantique. Il faut en comprendre ce qu’il convient. Ce qui suit va établir la forfaiture du régime précédent, déchu le 24 mars 2024. Nous en soulignerons quelques points.
Dans son rapport sur la Situation des Finances publiques, Gestions de 2019 au 31 mars 2024, la Cour des Comptes a relevé des anomalies d’une gravité déconcertante. Des dépôts à terme (DAT) pour 141,087 milliards de Francs CFA cassés, n’ont pas été versés au Trésor public. (Tableau n°28, page 33).
Des « Frais et commissions » sont perçus sur des emprunts provoqués de l’Etat. C’est pour percevoir cette « fortune plus ou moins licite », que des emprunts colossaux ont été contractés par le biais de différents mécanismes financiers. C’est ainsi qu’un montant de 6,,488 milliards de Francs CFA a été prélevé sur le SUKUK ((un emprunt obligataire contracté par la Société nationale de gestion et d’exploitation du patrimoine bâti de l’Etat – SOGEPA SN) et distribués à des tiers. (Tableau n°30, page 34).
La SOGEPA SN a servi de courroie de transmission pour brouiller le traçage de la dette publique. La Cour des Comptes en a établi la preuve, en soulignant qu’un reliquat de 114,4 milliards de F CFA de l’emprunt obligataire (Sukuk SOGEPA) de 2022 n’a pas été versé au Trésor public.
Ce qui est le plus intéressant et dramatique à la fois, c’est la conclusion de la Cour des Comptes. Elle écrit en pages 43 et 44 de son Rapport :
« Les travaux réalisés par la Cour montrent que l’encours de la dette est supérieur à celui affiché dans les documents de reddition.
L’encours total de la dette de l’administration centrale budgétaire s’élève à 18 558,91 milliards de FCFA, au 31 décembre 2023, et représente 99, 67% du PIB.
En définitive, les travaux de la Cour sur la situation globale des finances publiques, en particulier l’exécution du Budget général et des Comptes spéciaux du Trésor ainsi que l’endettement et la trésorerie, présentée dans le rapport du Gouvernement, ont abouti aux principales constatations suivantes :
- tirages sur ressources extérieures supérieurs à ceux affichés dans le rapport du Gouvernement ;
- encours de la dette supérieur à celui figurant au rapport du Gouvernement ;
- disponibilités du Trésor supérieures à celles indiquées dans le rapport du Gouvernement ;
- montant de la dette garantie supérieur à celui présenté dans le rapport du Gouvernement ;
- déficits budgétaires supérieurs aux niveaux affichés dans le rapport du Gouvernement ;
- service de la dette bancaire hors cadrage non retracé dans le rapport du Gouvernement ;
- encours de la dette bancaire hors cadrage supérieur au montant affiché dans le rapport du Gouvernement. »
Pour poursuivre, j’ai lu pour vous, la définition des missions intrinsèques du Fonds monétaire international (FMI) dans notre pays que voici : « Les missions du FMI au Sénégal consistent à accompagner le pays dans la stabilité macroéconomique, la gestion de la dette, le renforcement de la gouvernance économique, et la promotion d’une croissance inclusive et durable, notamment via des missions de supervision, d’évaluation des politiques publiques (finances publiques, fiscalité, subventions) et l’orientation vers des programmes de soutien financier.
Concrètement, le FMI aide à améliorer la transparence budgétaire, rationaliser les dépenses (subventions) et mobiliser les recettes, tout en soutenant les efforts du Sénégal pour gérer les défis liés au démarrage de la production pétrolière et gazière. »
L’objectif à la fin, c’est d’identifier et de pointer du doigt la responsabilité des uns et des autres, celle de l’Etat du Sénégal étant établie par le Rapport cité supra. Et d’ailleurs, si tout ce qui précède s’est passé au Sénégal, pourrait-on vraiment en toute honnêteté intellectuelle, occulter la responsabilité du FMI ?
Le Premier ministre du Sénégal, Ousmane Sonko, a juste indiqué que la responsabilité du FMI était bel et bien engagée dans la situation de l’endettement quasi-insoutenable de notre pays. En termes plus simples et moins diplomatiques, le FMI a failli presque à l’ensemble de ses missions précédemment rappelées. Ce qui dérange par contre, après avoir reconnu publiquement à travers sa directrice générale cette forfaiture de « Dette cachée » égale à 7 milliards de Dollars et objet de tous nos maux , c’est que le FMI semble persister dans sa logique de domination impérialiste, par cette pression injustifiée sur les autorités sénégalaises. On ne peut pas donc, dans ces conditions, ne pas donner raison au Premier ministre du Sénégal.
En effet, fort de sa puissance financière et coercitive, le FMI a ses habitudes de chantage et de dilatoire avec les pays démunis que nous sommes. Sauf que cette fois, il s’est trompé de dirigeants et d’époque. Et ses méthodes ne matchent pas forcément, ni avec la rigueur de souverainisme adoptée par les dirigeants sénégalais ni avec le tempérament générationnel auquel il fait face. Il n’est plus cette époque où il (le FMI), a tordu la main aux huit Chefs d’Etat de l’Union monétaire ouest africaine (UMOA), pour les contraindre à une dévaluation de 50% du Francs CFA qui avait fini d’anéantir nos économies.
Abdou Diouf, ancien président du Sénégal écrit dans son livre Mémoires : « […] En septembre 1993, tous les chefs d’Etat de la zone du franc CFA ont reçu une lettre d’Edouard Balladur, Premier ministre français, leur signifiant que la France ne pourrait pas continuer à aider ceux d’entre nous qui n’auraient pas signé un accord avec le FMI. Nous avons bien tenté de résister à la pression, mais c’était comme si on nous poussait fortement à la dévaluation. J’avoue que j’étais assez abattu et cela m’a amené à prendre des mesures d’urgence de 1993, en l’occurrence ce que l’on appela le plan Sakho-Loum. Je pensais qu’au moins, en réduisant de 15% les salaires, j’allais peut-être échapper à la dévaluation. Mais non seulement tous les autres pays ne l’ont pas fait, mais encore le Fonds monétaire considérait que ce n’était pas suffisant. Je me souviens à ce sujet d’un entretien téléphonique que j’ai eu avec M. Camdessus, alors directeur du FMI. Il m’a téléphoné chez moi vers 22 heures, et nous nous avons eu au moins une heure d’échanges […]
M. Camdessus m’a fait savoir que, malgré les efforts surhumains que nous avions faits, cela ne suffisait pas. « Vous avez atteint la limite de l’ajustement réel, me dit-il. La seule chose qui peut vous aider, c’est l’ajustement monétaire. » Je n’en étais convaincu, car j’avais quelque part aussi le sentiment qu’on voulait nous pousser à la dévaluation pour régler les problèmes d’autres pays de la zone. »
On peut dire sans risque de se tromper que l’histoire se répète avec un changement d’acteurs. Les contextes n’ont pas de contours si différents, non plus. Les autorités sénégalaises ont mis en place (comparativement au plan Sakho-Loum), un Plan de Redressement économique et social (PRES). C’est précisément les mêmes mécanismes de sortie de crise que proposent les institutions de Bretton Woods. La seule et non négligeable différence avec elles, se résume à l’objectif de recouvrer leurs fonds nonobstant le risque d’explosion sociale et toute autre forme de considération socio-économique dans nos pays. Parce que ces institutions font sauter le verrou des subventions sur les produits de première nécessité afin glaner le plus de recettes possibles ; ce qui leur garantit un remboursement rapide et sans entrave des prêts consentis.
C’est pourquoi, le PRES, proposé par le Gouvernement du Sénégal demeure la seule alternative crédible de sortie de crise. Il permettra à terme, entre autres, de mobiliser 5 667 milliards de FCFA sur la période 2025–2028, mais aussi et surtout, de ramener le déficit budgétaire à 3 % du PIB d’ici 2027, contre 12 %en 2024. Qui dit mieux ?
C’est enfin une bonne raison pour tous et chacun, de se mobiliser de façon solidaire et patriotique derrière les autorités de la République. Car, le prix sera sans doute onéreux et personne ne paiera la note à notre place.
Samba Nd. Diallo,
Analyste Financier, Spécialiste des
Finances publiques
Dakar – Sénégal