Le paradoxe du financement de l’éducation

(Par Issa Mboup
Inspecteur de l’Éducation
Responsable de la Division Formation et Programmes
Centre national de Ressources éducationnelles (CNRE)
)

L’alphabétisation, la grande victime!

L’État du Sénégal, en décidant d’allouer 40%[1] de son budget au secteur[2] de l’éducation, a opté pour un investissement soutenu sur les ressources humaines. Un tel choix, au delà de sa portée politique, se justifie par le poids de l’éducation dans la détermination des indicateurs de développement dont l’un des plus importants est aujourd’hui l’Indice de développement humain (IDH).  La question pour le Sénégal n’est donc plus abordée en termes d’efforts supplémentaires à consentir en faveur de l’éducation, mais plutôt pour une allocation équitable des ressources disponibles pour entraîner dans une approche systémique l’ensemble des maillons qui constituent le système éducatif. Et c’est à ce niveau  que le bât blesse. L’alphabétisation est aujourd’hui le ventre mou du système éducatif en dépit de sa place primordiale dans la détermination de l’IDH.

L’objectif de notre propos est de montrer que le Sénégal ne peut réaliser ses objectifs en matière d’éducation s’il ne change pas son fusil d’épaule. Pour cela, après avoir sommairement montré la place de l’éducation dans la détermination de l’IDH, nous montrerons qu’au sein du système éducatif l’alphabétisation est victime d’une inéquitable répartition des ressources entre les différents sous-secteurs. Et nous déduirons de ce constat les risques qui guettent le système si des mesures appropriées de réorientation ne sont pas prises. Nous terminerons par des pistes de propositions dans ce sens.

L’IDH est un indice statistique créé par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 1990[3] pour évaluer le niveau de développement humain des pays. Il a supplanté le Produit intérieur brut (PIB) qui ne reflète pas nécessairement le bien-être individuel ou collectif dans le concept de développement. En effet, cet indicateur se limite à la production économique qui ne suffit pas à lui seul à estimer le niveau d’épanouissement d’un individu. Dans le dernier classement du PNUD, le Sénégal est classé 166ème avec 0.464[4] (Développement humain faible[5]). L’IDH est obtenu à partir de trois indicateurs:

  • · la santé et la longévité mesurées par l’espérance de vie à la naissance;
  • · le savoir ou niveau d’éducation mesuré par le Taux d’alphabétisation des adultes-TA (pourcentage des 15 ans et plus sachant écrire et comprendre aisément un texte court et simple traitant de la vie quotidienne quelque soit la langue) et le Taux brut de scolarisation-TBS(mesure combinée des taux pour le primaire, le secondaire et le supérieur);
  • · le niveau de vie qui intègre le PIB par habitant.

On voit ici que l’éducation représente le tiers de l’IDH et est de surcroît représentée par deux variables (le TBS et le TA) alors que tous les autres secteurs se retrouvent dans les deux indicateurs. Eu égard à ce rapport, un choix raisonné de financement du développement conduit sans ambages à une allocation subséquente de ressources à l’éducation. Cela justifie la part importante du budget national alloué au secteur de l’éducation.

En affinant l’analyse de l’indicateur Éducation, on peut faire deux constats. Le premier est que le seul sous-secteur de l’alphabétisation est représenté par un indicateur (TA) alors que tous les autres sous-secteurs (primaire, secondaire et supérieur) se retrouvent dans l’autre indicateur. Au-delà de ce fait, pour déterminer la performance d’un pays en matière d’éducation, le PNUD utilise la formule suivante:

 Éducation = (2 X Taux d’alphabétisation + Taux brut de scolarisation)/3

L’on constate que le TA est élevé au coefficient 2 alors que le TBS a un coefficient neutre de 1. Autrement dit, l’alphabétisation pèse deux fois plus que le primaire, le secondaire et le supérieur réunis dans la détermination du niveau d’éducation dans l’acceptation du PNUD, et en conséquence dans l’IDH.

Il appert donc que l’alphabétisation est un élément clé dans l’IDH de par sa place par rapport aux autres secteurs. La conséquence la plus évidente est que toute contre-performance dans ce domaine fait plomber l’indicateur Éducation eu égard au poids non négligeable qui  est le sien.

Nonobstant cette place capitale de l’alphabétisation, l’État du Sénégal a consacré environ 1,09% du budget de l’éducation à l’alphabétisation[6] qui est plus portée par les apports des partenaires techniques et financiers (ACDI, Banque Mondiale, etc.).  Pendant ce temps, le Burkina Faso par exemple est passé de 1 à 7% du budget de l’éducation consacrés à l’alphabétisation[7].

Au Sénégal, le taux d’alphabétisation des adultes (41,9%[8] ) demeure faible avec évidemment des disparités régionales. Et, il est évident qu’au rythme de 171300 personnes alphabétisées chaque année jusqu’en 2010 comme indiqué dans la phase II du PDEF, le stock d’analphabètes (3013704 individus en 2003[9]) est loin d’être résorbé. En 2009, le TBS au niveau national était estimé à 92,5%[10]. Ce taux contraste avec les contre-performances au niveau de l’alphabétisation où le cap des 45% n’est pas encore atteint.

Toutes choses étant égales par ailleurs, si le Sénégal continue à allouer seulement 1.09% du budget de l’éducation à l’alphabétisation, l’IDH va stagner, ce qui confinera le Sénégal à un rang peu enviable dans le classement mondial. Il s’y ajoute que les objectifs à l’horizon 2015 concernant l’EPT (Éducation pout tous) risquent d’être compromis. D’ailleurs le Rapport Mondial de l’EPT 2010 indique que les gouvernements et les donateurs d’aide ont collectivement été incapables d’accorder assez d’importance à l’éradication de l’analphabétisme ; ce qui ne dédommage pas le Sénégal. Et pourtant, l’alphabétisation contribue à la réalisation de trois des six objectifs de l’EPT à savoir les objectifs N°4 (améliorer de 50 % les niveaux d’alphabétisation), N°3 (répondre aux besoins d’apprentissage de tous les jeunes et de tous les adultes), N°5 (réaliser l’égalité entre sexes dans l’éducation).

Le secteur nourrit beaucoup d’espoir avec la mise en place du Centre national de ressources éducationnelles (CNRE) aux côtés de la Direction de l’alphabétisation et des langues nationales dans le cadre de la mobilisation des fonds destinés au financement du sous-secteur afin d’appuyer les ressources budgétaires[11]. Aussi, la récente décision du Ministre de l’éducation d’écarter les «opérateurs d’alphabétisation véreux» dans le cadre du faire-faire constitue un signal fort dans le sens de l’assainissement du sous-secteur. Du côté des opérateurs, la CNOAS (Coordination nationale des opérateurs d’alphabétisation du Sénégal) devra jouer sa partition en contribuant à l’assainissement du métier d’opérateur. Cela permettrait de séparer le bon grain de l’ivraie et de fermer la porte à l’affairisme qui pourrait gangréner le milieu des opérateurs. Parallèlement, il importe de procéder à une répartition plus équitable du budget de l’éducation afin que l’État soit plus présent dans le financement de l’alphabétisation. L’éducation étant une compétence transférée, l’on ne saurait attendre moins des collectivités locales.

À la lumière de cette réflexion, on peut constater que le faible taux d’alphabétisation du Sénégal est l’une des pesanteurs qui plombent les efforts dans le sens de l’amélioration de l’IDH. Aussi, la part du budget de l’éducation allouée à l’alphabétisation n’est pas de nature à favoriser l’amélioration de ce taux. Pour aller vers une position plus honorable dans le classement mondial des pays selon le développement humain, le Sénégal n’a d’autre choix que de doper ses efforts en matière de financement de ce sous-secteur. C’est à ce prix seulement que l’alphabétisation pourra assurer sa contribution à l’amélioration de l’IDH.

Au-delà du financement, il importe de poursuivre la réflexion sur d’autres questions qui intéressent le sous-secteur. Entre autres thématiques, il y a la professionnalisation des acteurs (facilitateurs, opérateurs, encadrement, etc.), la reconsidération du faire-faire et l’approche holistique à travers une prise en charge globale et synergique du financement du système éducatif.


[1] Banque Mondiale (2006). Sénégal, développements récents et les sources de financement du budget de l’Etat, Revue des Dépenses Publiques. Document de la banque mondiale

[2] Nous emploierons délibérément les concepts de secteurs et de sous-secteurs pour désigner l’éducation et ses différents programmes à la place des concepts de la Gestion axée sur les résultats pour faciliter la compréhension du texte par le grand public.

[3] L’indice a été développé en 1990 par l’économiste indien Amartya Sen et l’économiste pakistanais Mahbub ul Haq. Source :  http://fr.wikipedia.org/

[4] PNUD (2009). Rapport mondial sur le développement humain 2009.

[5] L’IDH est compris entre 0 (exécrable) et 1 (excellent). Les pays sont classés en 4 groupes : très élevé (IDH supérieur à 0,9), élevé (entre 0,8 et 0,9), moyen (entre 0,5 et 0,8) et faible (inférieur à 0,5). Généralement, on considère un pays dont l’IDH est élevé ou très élevé comme développé, un pays dont l’IDH est moyen en développement, et un pays avec un IDH faible, en voie de développement.

[6] POBA, 2010.

[7] Unesco (2010). Rapport mondial de suivi sur l’EPT 2010. Unesco.

[8] PNUD (2009). Rapport mondial sur le développement humain 2009. Pnud.

[9] Diagne, A.W. (2007).  Etude de cas sur les coûts et le financement de l’alphabétisation au Sénégal. UIL, Unesco. Allemagne : Hambourg. Seconde version revue et corrigée.

[10] DPRE (2009). Rapport national sur la situation de l’éducation. Sénégal.

[11] Cette part du budget est estimée à 30, 1% derrière l’ACDI (32,2%) selon une étude menée par le CRES en 2005(citée par Diagne, A.W.(2007)

Quotidien Walfadjri, l’aurore du 25 août 2010.

Liens web :

http://educationsplurielles.blogspot.com/2010/09/le-paradoxe-du-financement-de_05.html

http://www.walf.sn/contributions/suite.php?rub=8&id_art=66820

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