« Une simple enseignante ? » : le lapsus qui en dit long sur le regard porté à l’école (LAF)

« Quand un ministre s’étonne qu’une enseignante puisse être la mère d’une élève d’excellence, il révèle moins la valeur de cette mère que les préjugés sociaux qu’il porte sur l’école et ceux qui la servent. » ( Lu quelque part)

     Certaines phrases, prononcées en quelques secondes, en disent parfois davantage qu’un long discours. Lors d’une cérémonie de remise de prix destinée à célébrer l’excellence scolaire, le ministre de l’Éducation nationale Moustapha Mbaba Guirassy, s’adressant à une élève particulièrement brillante, s’est d’abord renseigné sur la profession de ses parents. Apprenant que son père était agent de sécurité et sa mère enseignante, il s’est exclamé : « Ah bon ? Une simple enseignante ? ». Ce qui aurait pu passer pour une maladresse ordinaire devient, dans la bouche du premier responsable de l’école, une faute lourde de sens. Car, derrière cette formule se dessinent des représentations sociales inquiétantes sur la réussite, la valeur des professions et la place accordée aux enseignants dans notre société.
Comment le ministre chargé de défendre l’école et ceux qui la font vivre peut-il paraître surpris qu’une enseignante soit la mère d’une élève d’excellence ? Comment peut-il qualifier de « simple » l’un des métiers les plus essentiels à la construction d’une nation ? Cette sortie malheureuse mérite d’être analysée sans complaisance. Elle révèle à la fois une hiérarchisation discutable des professions, une grave erreur symbolique de la part du ministre de l’Éducation et, plus profondément, le malaise persistant de nos sociétés face à la reconnaissance du rôle fondamental des enseignants : ces trois points fonderont notre analyse dans les lignes qui suivent.

     La scène est d’une brutalité symbolique rare. Face à une élève distinguée pour son excellence, le ministre semble incapable d’imaginer que celle-ci puisse être issue d’un foyer composé d’un agent de sécurité et d’une enseignante. Avant même d’entendre la réponse de la jeune fille, il projette sur elle le profil d’une enfant de l’élite économique, dont la mère serait nécessairement cheffe d’entreprise. Cette réaction n’est pas anodine. Elle traduit une vision profondément biaisée de la réussite, comme si l’excellence scolaire devait être réservée aux enfants des catégories sociales les plus favorisées.
Le plus choquant réside dans l’expression « une simple enseignante ». Derrière ces trois mots se cache tout un système de représentations où certaines professions seraient nobles, influentes et prestigieuses, tandis que d’autres seraient reléguées au rang d’activités ordinaires. Une phrase qui trahit une hiérarchie sociale des professions
Pourtant, quel est ce métier prétendument « simple » qui forme les générations, transmet les savoirs, construit les consciences et prépare les citoyens de demain ? Quel est ce métier « simple » qui a permis à cette élève de se tenir devant le ministre pour recevoir un prix d’excellence ?
Cette remarque révèle surtout une forme de mépris social à peine voilé. Elle laisse entendre que l’excellence serait surprenante lorsqu’elle émane d’un milieu modeste. Comme si les enfants d’agents de sécurité et d’enseignants étaient condamnés à l’ordinaire. Comme si le génie, l’effort et le mérite étaient l’apanage des catégories privilégiées. Une telle vision est non seulement injuste, mais dangereuse. Elle contredit le principe même de l’école républicaine, dont la vocation est précisément de permettre à chaque enfant, quel que soit son milieu d’origine, d’atteindre les plus hauts sommets.

     Une telle déclaration serait déjà regrettable dans la bouche de n’importe quel responsable public. Mais, prononcée par le ministre de l’Éducation nationale du Sénégal, elle devient une faute politique et morale majeure. Car, le ministre n’est pas un citoyen ordinaire. Il est le premier représentant de l’institution scolaire. Il est censé être le protecteur, le porte-voix et le défenseur des enseignants. Lorsqu’il dévalorise leur profession, c’est toute l’institution qu’il fragilise.
La gravité de cette bourde tient à son caractère paradoxal. Qui fabrique les médecins ? Les enseignants. Qui forme les ingénieurs ? Les enseignants. Qui prépare les magistrats, les officiers supérieurs, les chercheurs et même les ministres ? Les enseignants. Entendre le ministre de l’Éducation qualifier une enseignante de « simple enseignante » revient à scier la branche sur laquelle repose tout l’édifice national.
Plus encore, cette phrase constitue une blessure symbolique pour des milliers d’hommes et de femmes qui consacrent leur vie à l’éducation des enfants dans des conditions souvent difficiles. A cet instant précis, nos pensées vont au « Professeur Zéro Stress ». Classes surchargées, infrastructures insuffisantes, manque de matériel pédagogique, pression sociale permanente : malgré ces obstacles, ils continuent de tenir debout l’école sénégalaise. En retour, ils méritent respect, considération et reconnaissance. Ils n’ont certainement pas besoin d’entendre leur propre ministre suggérer que leur métier serait une profession de second rang. Cette sortie révèle une inquiétante déconnexion avec la réalité du terrain. Un ministre de l’Éducation devrait être le premier à magnifier la fonction enseignante. Au lieu de cela, il semble en reproduire les stéréotypes les plus dévalorisants.

     Cependant, cette affaire dépasse largement le cas d’un mot malheureux. Elle met en lumière une dérive plus profonde, celle de la tendance croissante à mesurer la valeur des individus à l’aune de leur pouvoir économique, de leur richesse ou de leur position sociale. Dans cette logique, l’entrepreneur serait admiré, le détenteur de capitaux célébré, tandis que l’éducateur, pourtant indispensable à la société, serait relégué dans l’ombre.
Or, une nation qui commence à mépriser ses enseignants est une nation qui prépare son propre déclin. L’histoire démontre que les pays qui ont réussi leur transformation économique et sociale sont ceux qui ont placé l’école et les éducateurs au cœur de leur projet national. À l’inverse, lorsque les enseignants sont dévalorisés, c’est toute la chaîne de production du savoir qui s’affaiblit. Est-ce le cas pour notre pays ?
Le plus ironique dans cette affaire est que la jeune fille honorée ce jour-là apporte elle-même le plus éclatant démenti aux préjugés du ministre. Elle démontre que l’excellence n’est pas une question de fortune, de rang social ou de carnet d’adresses. Elle est le fruit du travail, de l’encadrement familial, du mérite et de la persévérance. Son parcours doit rappeler au ministre Guirassy que les enseignants ne produisent pas seulement des leçons, en même temps qu’ils façonnent des destins.
En réalité, la véritable leçon de cette cérémonie n’a pas été donnée par le ministre. Elle a été donnée par cette élève et par sa mère. L’une par son excellence. L’autre par son métier. Ensemble, elles rappellent une vérité que certains responsables semblent avoir oubliée : derrière chaque réussite individuelle se trouve presque toujours un enseignant. Et derrière chaque ministre, il y a d’abord eu un maître d’école.

     Au-delà de la polémique qu’elle suscite, cette déclaration restera comme le révélateur d’un paradoxe troublant : celui d’un ministre de l’Éducation semblant oublier la valeur de celles et ceux qui ont précisément pour mission de former les générations futures. En quelques mots, il a involontairement exposé une vision de la réussite où le prestige social paraît l’emporter sur l’utilité sociale, où l’on s’étonne encore qu’une enfant issue d’un foyer modeste puisse briller par son mérite.
Pourtant, l’histoire du Sénégal, comme celle de toutes les nations, démontre le contraire. Les enseignants sont les artisans silencieux de toutes les réussites. Ils forment les élites, transmettent les savoirs, inculquent les valeurs et préparent l’avenir. Les qualifier de « simples enseignants », c’est méconnaître leur rôle et amoindrir la grandeur de leur mission.
In fine, la véritable leçon de cette cérémonie n’est pas venue du ministre, mais de cette jeune fille elle-même. Par son parcours, elle a rappelé que l’excellence n’est ni héréditaire, ni réservée aux privilégiés. Elle est le fruit du travail, de l’éducation et du mérite. Et si une profession mérite d’être honorée ce jour-là, ce n’est certainement pas celle que l’on croyait exceptionnelle, mais celle qui rend toutes les autres possibles : celle d’enseignant.

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