« Nous sommes lucides. Nous avons remplacé
le dialogue par le communiqué. » (Albert Camus)
Le 30 avril 1945, Adolf Hitler est dans son bunker. Il vient de se tirer une balle dans la tête. Un moment auparavant, il en avait fait de même sur celle de sa compagne, Eva Braun, qu’il avait épousée la veille. Il avait perdu la guerre. L’Allemagne a été défaite. Elle n’avait plus droit à des négociations, à la parole, encore moins au dialogue. Ses vainqueurs s’apprêtaient à organiser le procès de ses anciens dirigeants, à Nuremberg. Ils ont décidé de toute la suite, y compris de la destinée de l’Allemagne, pour de longues années. Parce que lorsqu’on perd une guerre, on ne dialogue pas avec son vainqueur. On abdique et on subit, pour rester vivant. C’est précisément comme cela aussi que les choses marchent dans un système démocratique. Avec la différence ici et non négligeable, qu’il s’agit d’élection et non de guerre, que rester vivant signifie pour le vaincu, avoir la liberté de continuer à faire de la sérénade…
C’est l’activité favorite de nos centaines de partis politiques qui développent pour leur quasi-totalité, une sorte de complexe d’Œdipe entre eux et l’illégalité. Ils sont dotés du permis d’insulter, d’incommoder la communauté et de flouer les esprits autant qu’ils le peuvent, sans contrepartie pénale ni devoir de s’arrêter aux frontières de la morale publique. Ce sont des groupements d’individus d’aucune utilité pour la société, pour la plupart, plus proches de clubs de faussaires que d’autre chose, qui se permettent tout et n’importe quoi. C’est un toupet que leur paie la liberté démocratique, à titre non onéreux. Ils attendent tout, absolument tout, des victuailles de l’Etat, même un meilleur devenir ou une ascension sociale fugace que rien de leur cursus ne présume. Ils ne connaissent ni le temps du dialogue ni ce que cela signifie que de dialoguer. Ils simulent. Il connaissent mieux la foire d’empoigne, les invectives et même, les préfèrent, à la cacophonie d’idées que leur offre la démocratie.
Notre système politique qui permet ce libertinage « idéologique » et politicien, en dehors des reliques coloniales de la deuxième République française, est né de la peur d’un homme dont la parcelle de pouvoir dont il disposait, en attendant plus et mieux, a vacillé en 1962. En effet, après son conflit fratricide avec Mamadou Dia, président du Conseil des ministres (alors alter ego des actuels Premiers ministres de France ou de la Grande Bretagne), qui plus est son ami de dix-sept ans, Léopold Sédar Senghor s’est taillé sur mesure une Constitution faisant de lui « un monarque républicain. » Le système, qu’il avait bien rémunéré à hauteur de la besogne accomplie, était remis en selle. Mamadou Dia et son souverainisme, avec ses amis Valdiodio Ndiaye, Joseph Mbaye et consorts étaient neutralisés. Ils avaient été lourdement condamnés et déportés en région Sud Est, à Kédougou précisément. (Nous résumons…)
Puis, le monarque s’est arrangé, avec les effluves de ses lois scélérates et règlements tendancieux, à être intouchable et irresponsable quoique responsable de tout, d’absolument tout. Personne ne peut le poursuivre ni le destituer ! Personne ne peut le juger, à moins qu’il commette une vague et lointaine « Haute trahison » inscrite quelque part dans sa Constitution. Parce que personne, non plus, ne sait ce que c’est que la « Haute trahison » pour en juger. De surcroit, il est mis à sa discrète disposition, des fonds pour acquérir tout ce qu’il désire y compris, quelques fois, ceux qui n’ont pas de prix. Des fonds collectés par les citoyens, des fonds que personne, non plus, ne contrôle !
Les ministres du monarque sont tout aussi intouchables et irresponsables ou presque, dans l’exercice de leur fonctions comme après cet exercice. Et pour les juger pour les turpitudes qu’ils auront commises, ils ne seront pas trainés devant les mêmes tribunaux que le commun des citoyens. Ils bénéficient de ce qu’on appelle le « Privilège de juridiction », une sorte de théâtre où, ils jouent le rôle d’éternels privilégiés qu’on peut ni frustrer ni condamner… L’impunité est ainsi organisée et érigée en règle de gouvernance.
Voilà pourquoi en somme, depuis longtemps, nos impôts ont servi à entretenir une caste qui s’est toujours permise tout et n’importe quoi et dont il n’arrive rien de rien ! S’y aoute, l’immortalité du système qui la protège et en assure le remplacement subreptice, de sorte qu’on ne s’aperçoive jamais de rien, ni de la continuité ni des mêmes causes qui produisent les mêmes effets. La politique, le seul « métier » qui agrée l’accès à cette caste, permet de travailler peu ou pas du tout et de s’enrichir comme à la table de roulette truquée. Ce sont des hommes en costumes sombres, comme d’ailleurs ceux du casino. Car pour eux, l’Etat est d’abord et avant tout une affaire de jeu, un jeu de dupe…
Les méthodes qu’ils ont empruntées jusque là pour perpétuer ce jeu sont simples. Il faut abêtir les administrés de sorte qu’ils ne comprennent rien des lois qui les gouvernent. S’ils parviennent à les comprendre, on va leur dire que ça n’est pas ce qu’il faut comprendre. S’ils résistent, on les brutalise, on les embastille. S’ils gagnent tous les combats, on leur demande d’oublier tout, d’oublier les lois pour dialoguer. On va leur demander de mettre de côté tous les principes de la démocratie, dont le pouvoir de la majorité sur la minorité, pour dialoguer. L’élection démocratique (le dialogue seul qui vaille), d’une équipe dirigeante de l’Etat ne lui permet plus de prendre les décisions idoines. On va lui demander de dialoguer pour gouverner au destinées du pays. On installer et sédimenter cette hétérodoxie dans les esprits. On va finir par dialoguer sur le dialogue des dialogues déjà dialogués puis, dialoguer de nouveau pour y comprendre quelque chose ou pas du tout et, continuer à dialoguer. Il suffit !.
Le « On » représente ici ce club de perdants et de perdus minoritaires, dont l’intelligence congrue leur dicte qu’ils peuvent prendre la République en otage, par la sérénade ! Il peut s’agir de ceux-là qui n’ont jamais participé à une élection, faute de représentativité ou qui la perdent à chaque participation, à plate couture. Il peut s’agir aussi de ceux qui n’en ont pas le droit ou dont le statut n’autorise pas de faire la politique, du moins du point de vue réglementaire. Ou alors, il peut s’agir de vendeurs de peur et d’illusions, grassement entretenus par les débirentiers de la crise virtuelle et de la discorde, vivrières de leurs funestes industries, tapis dans l’ombre. Donc, on dialogue, on manipule, on distrait le peuple, l’éloignant tous les jours un peu plus, de l’essentiel.
La dernière fois qu’un « dialogue national » s’est déroulé il y aura bientôt deux ans, c’était comme s’installer dans une machine à perdre le temps. On pouvait voir défiler devant le pupitre, sous le regard condescendant de leur hôte, des artistes perdus de vue jusqu’alors, des troubadours, des anciens ministres ou députés, que le vent du changement a fait basculer de l’autre côté et même, des comédiens en déclin, en mal ou perte d’inspiration. On pouvait voir aussi passer des marabouts, des chefs coutumiers dont certains accoutrés comme au théâtre ou au cirque, c’est selon… Ils étaient venus, ils étaient tous là comme disait l’autre !
Après y avoir passé quelques jours (au théâtre), les jérémiades sont couchées sur un parchemin. C’est le rapport qui contient les conclusions (dit-on), qui sera remis au chef de l’Etat, non sans cérémonial, pour qu’il prenne son temps un ans, deux ans avant de dire ce qu’il en veut, ce dont il en désire la réalisation, ou pas du tout. Il ne va choquer personne, lorsque que celui-là va vouloir autre chose que tout ce sur quoi, tout ce beau monde aura tenu conciliabule des jours durant. Et d’ailleurs, pourquoi être choqué ? Ne savait-on pas que c’était juste des journées de dupes entre ducs déchus et nouveaux seigneurs ?
Le résumé le plus simple à comprendre, c’est celui d’une logique kafkaïenne, une chimère qui va être institutionnalisée.
L’Etat attendra. La démocratie aussi, dans son acception sérieuse attendra…
