Moi, Eau … (Lamine Aysa Fall)

Sénégalais, sinistrés de Dakar à Bakel, de Saint-Louis à Kolda, de Kaolack à Kédougou, écoutez-moi bien, car je ne répéterai pas. Je n’ai pas de frontières, pas de carte d’identité, pas de région préférée. Je tombe sur tout le pays, et partout le même constat m’accueille : ma visite était annoncée depuis des années, et personne n’a daigné ouvrir le courrier. 

Je ne suis pas venue vous inonder, je suis simplement rentrée à la maison. À Dakar, à Hann Maristes, à Cité Belle-Vue, à la Zone de captage, aux Parcelles Assainies, ironie du nom, j’ai retrouvé mes anciennes pentes sous vos salons. Sur l’autoroute, à Mariama Niass, j’ai vu des voitures nager là où je voulais simplement passer. À Mbeubeuss, mon lac a rendu à ses voisins tout ce qu’ils lui avaient donné. Mais ne croyez pas que je me limite à la capitale. Le long du fleuve, à Saint-Louis, à Podor, à Dagana, à Richard-Toll, à Matam, à Kanel, à Bakel, je suis chez moi depuis des millénaires : mon fleuve a ses crues, ses saisons, ses caprices, et ses berges ne sont pas des terrains à lotir. Pourtant, on y a bâti jusqu’au bord de mon lit, planté des champs dans mes zones d’expansion, et l’on s’étonne ensuite de me voir grimper les digues. À Saint-Louis, sur la Langue de Barbarie, ceux de Guet Ndar savent depuis longtemps que l’océan et le fleuve se disputent un sable qui n’a jamais été à vendre. À Kaolack, j’ai retrouvé mon Saloum et mes tannes, que l’on a grignotées, remblayées, habitées. À Fatick, dans le pays des îles et des bolongs, je n’ai fait que reprendre mes méandres. À Louga, où l’on me croit rare, j’ai montré que même la sécheresse a de la mémoire, et que mes vieux couloirs d’écoulement n’ont jamais disparu : on les a seulement oubliés. À Kédougou, mes torrents ont dévalé des collines que l’on déboise et que l’on creuse, et mes rivières ont repris leurs droits. À Kolda, en Casamance, j’ai rempli mes bas-fonds comme j’ai toujours su le faire. Chez vous, on appelle cela une violation de domicile, n’est-ce pas ? Alors dites-moi, sans détour : qui a violé le domicile de qui ? Vendeurs véreux, titres fonciers de complaisance, permis signés les yeux fermés : on m’a expulsée sans préavis, puis l’on s’étonne que je revienne avec les clés. Je sais que beaucoup d’entre vous ont acheté de bonne foi, et que d’autres n’avaient nulle part où aller. Vos récoltes noyées, vos cahiers d’enfants qui flottent, vos troupeaux dispersés me serrent le cœur, si l’eau en a un. Mais ne me demandez pas de frapper à la porte d’une maison bâtie sur mon seuil. 

J’aurais tant préféré passer mon chemin. Mon destin, c’est l’océan, pas vos escaliers. Mais regardez ce que vous avez fait de mes routes. Mes niayes, vous les avez comblées. Mes marigots, vous les avez étranglés. Dans les villes, vos rues sont des dalles, vos cours des carapaces, et mes canaux, de Pikine à Thiaroye, de Keur Massar à Guédiawaye, mais aussi de Kaolack à Touba, de Thiès à Ziguinchor, sont des gorges obstruées par les sachets plastiques, les gravats et les ordures dont nous connaissons toutes la provenance. Dans la vallée du fleuve, les digues se fissurent, les ouvrages se font attendre, et l’on se réveille quand je frappe, jamais quand je préviens. Les bassins de rétention, censés me recevoir, ressemblent parfois davantage à des promesses de campagne qu’à des ouvrages. Que voulez-vous que je fasse ? Je ne sais ni m’évaporer sur commande, ni traverser les murs. Vous me séquestrez sans jugement, sans avocat, sans même un semblant de procès, puis vous me trouvez dans vos salons et vous criez au scandale ! Quelle belle comédie : on m’enferme, puis on me reproche d’être à l’étroit. Les budgets, eux, ont coulé bien avant moi. 

Mais ici, je cesse de sourire. Je pense à cette mère et à son enfant, noyés dans leur chambre, là où ils croyaient dormir en sécurité. Je n’ai pas voulu cela. Aucune eau ne le veut. Je suis montée dans la nuit, sans bruit, par un chemin que l’on m’avait barré, et elle n’a pas eu le temps de fuir. Je pense aussi aux bâtiments affaissés, aux murs fatigués par des fondations mal pensées et des sols gorgés, qui se sont couchés comme des vieillards épuisés. Ceux qui ont construit sans contrôle, vendu sans scrupule et fermé les yeux savent ce qu’ils ont sur la conscience, et ce n’est pas à moi de les juger. Je ne vous en veux pas, à vous qui pleurez. J’ai vu vos jeunes porter les vieux sur leurs épaules, de Dakar à Matam, vos voisines écoper côte à côte, vos villages s’organiser dans mes eaux troubles. Cette solidarité-là me touche, et elle mérite mieux que des visites de ministres en bottes neuves pour la photo. 

Voilà, chers Sénégalais, ce que j’avais sur le cœur. Je reviendrai l’an prochain, et celui d’après, car c’est mon métier d’être de retour. Rendez-moi mes chemins, curez mes canaux, respectez mes lits, contrôlez vos constructions, et nous cohabiterons en paix, du Cap-Vert jusqu’à la Falémé. Sinon, je continuerai de rentrer chez moi, même si vous y avez mis vos meubles. 

Lamine Aysa Fall 

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